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Isabelle Jarry :: Travailler seul
Ce n’est pas à l’école qu’on apprend à travailler seul, c’est à la maison.
Je ne me souviens pas que l’on m’ait donné la moindre consigne à cet égard.
Je rentrais chez moi, je faisais mes devoirs assise à mon petit bureau, et quand on me demandait, le soir venu, si j’avais « fini mon travail », je montrais mes cahiers remplis, récitais la poésie apprise, les tables de multiplication, ce genre de choses.
Quand je suis arrivée au lycée, j’ai reconduit la même méthode.
Il y avait davantage de devoirs à faire.
Je commençais par les plus simples, ceux qui ne nécessitaient que de la méthode, et laissais pour la fin les plus difficiles, ceux qui demandaient de la réflexion, ou dans lesquels entrait une part d’appréciation personnelle.
J’étais organisée, je mijotais ma petite cuisine dans mon coin, sans rien demander à personne.
Je ne cherchais pas d’aide, au contraire, je tenais à ce qu’on me laisse tranquille.
J’avais confiance dans ma capacité à mener à bien ce travail du soir, je ne me laissais pas décourager par un énoncé un peu obscur, je réfléchissais, je savais que je pouvais compter sur mon intelligence, et sur le cours que j’avais suivi attentivement.
J’aimais que cette machine bien huilée qu’est le cerveau d’un enfant fonctionne efficacement et rapidement.
C’était une activité gratifiante, qui renforçait le plaisir que j’avais d’être en vie.
J’étais contente également de faire les choses par moi-même, à l’instar de tous les enfants que n’importe quelle réalisation, de la plus simple à la plus compliquée, comble de joie dès lors qu’ils l’ont menée à bien sans l’aide d’un adulte.
J’ai toujours conservé ce plaisir du travail solitaire, cette jubilation assez égoïste qu’il y a à réussir n’importe quoi avec ses seuls moyens.
Cela m’est resté et lorsque j’écris, j’apprécie cette solitude, cet enfermement dans un monde très personnel, auquel les autres n’ont quasiment pas accès.
Isabelle Jarry — Millefeuille de onze ans